"Mais nous avons toujours compris que Votre Seigneurie considérait Lord Combermere comme un imbécile...." "Assurément, c'est un imbécile," répliqua Wellington, "c'est un s... imbécile, mais il peut bien prendre Rangoon."
Autre trait de la même période, et qui se rapporte à Lord Melbourne.
La reine Victoria venait de se fiancer, et elle voulait que le prince Albert fût fait roi consort, par acte du Parlement. Elle parla de ceci à Lord Melbourne, le premier ministre. Celui-ci commença par éviter la discussion, mais comme Sa Majesté insistait pour obtenir un avis catégorique: "Pour l'amour de Dieu, Madame, ne parlons plus de ceci. Car, une fois que vous aurez donné à la nation anglaise le moyen de faire des rois, vous lui aurez aussi donné le moyen de les défaire."
Il avait de la philosophie, Lord Melbourne.... C'est lui qui disait que l'intelligence n'est pas toujours indispensable: le grand avantage du célèbre ordre de la Jarretière, ajoutait-il, c'est qu'au moins "il n'y a pas, dans toute cette bête d'histoire, de mérite à l'avoir." Lord Melbourne avait la bosse de l'esprit pratique, en même temps que la philosophie.
Pour les personnalités plus modernes, notre auteur insiste assez longuement sur Disraeli, alias Dizzy, alias encore Lord Beaconsfield. C'était un homme ingénieux.
"On m'accuse d'être un flatteur," disait-il à Matthew Arnold. "Cela est vrai, je suis un flatteur. Il est utile de l'être. Chacun aime la flatterie, et, si vous approchez les rois, il faut l'empiler avec une truelle...." "Mon secret, c'est de ne jamais contredire et de ne jamais nier; j'oublie quelquefois...."
Il savait être aimable quand il le fallait, et voici son procédé pour se faire bien venir des personnes qu'il ne reconnaissait pas, mais qui le connaissaient, à en juger par leur manière de venir à lui: "Eh bien!" disait-il sur un ton d'affectueuse sollicitude, "et le vieil ennemi, que fait-il?" (How is thé old complaint? Comment va l'indisposition accoutumée?) Cela tombait rarement à faux; et cela faisait toujours plaisir.
Bismarck, qui s'y connaissait, avait une haute opinion de Disraeli, "Salisbury est sans importance," disait-il durant le congrès de Berlin: "ce n'est qu'une baguette peinte pour ressembler à du fer. Mais ce vieux juif--Disraeli--s'entend aux affaires."
Un amusant épisode se rapporte au même congrès, et au même "vieux juif."
Lord Beaconsfield arriva à Berlin la veille de l'ouverture, et l'ambassade anglaise le reçut avec beaucoup d'apparat. Dans le courant de la soirée un des secrétaires vint trouver Lord Odo Russell qui était l'ambassadeur en ce moment et lui dit:
"Nous sommes dans un terrible embarras. Vous seul pouvez nous en tirer. Le vieux chef a résolu d'ouvrir le congrès avec un discours en français.... Il a rédigé une longue oraison, en français, et il l'a apprise par coeur. Il ouvrira les écluses demain. L'Europe entière va se moquer de nous: sa prononciation est exécrable. Nous perdrions nos places à vouloir le lui dire: voulez-vous nous tirer d'affaire?"
"La mission est délicate," fit Lord Odo: "mais j'aime les missions délicates. Je vais voir ce que je puis faire."
Il alla rejoindre Dizzy dans la chambre à coucher d'honneur de l'ambassade.
"Mon cher lord," dit-il, "une terrible rumeur est arrivée jusqu'à mes oreilles."
"Vraiment, qu'est-ce donc?"
"On nous dit que vous avez l'intention d'ouvrir demain les travaux du congrès en français."
"Eh bien! et après?"
"Ce qu'il y a, c'est que nous savons tous que nul en Europe n'est mieux en état de ce faire. Mais, à tout prendre, faire un discours en français est un tour de force banal. Il y aura au congrès au moins une demi-douzaine d'hommes qui pourraient en faire autant, presque aussi bien. Mais, d'un autre côté, qui donc, hormis vous, pourrait prononcer un discours en anglais? Tous ces plénipotentiaires sont venus des différentes cours d'Europe dans l'expectative du plus grand régal intellectuel de leur existence: entendre parler en anglais par le maître le plus éminent de la langue. La question est de savoir si vous les voulez désappointer?..."
Dizzy écouta avec attention, mit son monocle, considéra Lord Odo, et dit enfin:
"11 y a un argument sérieux dans ce que vous me dites là. Je vais y réfléchir."
Et il y réfléchit si bien que le lendemain il ouvrait le congrès en langue anglaise. Avait-il réellement avalé la flatterie, ou bien avait-il compris--fût-ce vaguement--son infériorité en français? On ne sait; mais un flatteur tel que lui devait avoir quelque méfiance; et la seconde hypothèse est sans doute la plus exacte.
Autre anecdote. Il dînait un jour à côté de la princesse de Galles, et se blessa le doigt en voulant couper du pain trop dur. La princesse, pleine de grâce, entoura le doigt de son propre mouchoir. Et Dizzy, avec à-propos, de s'exclamer:
"Je leur ai demandé du pain, et c'est une pierre qu'ils m'ont donnée.... Mais j'ai eu une princesse pour panser mes plaies."
Sa mort fut longue et douloureuse. Pendant six semaines elle approcha et s'éloigna tour à tour. Un ami--ce nom est-il bien en situation--trouva le courage de dire à ce propos: "Ah! le voilà bien; il exagère: il a toujours exagéré."
Sur Gladstone, Newman et beaucoup d'autres, il faut passer rapidement. Manning a toutefois laissé une grande impression à l'auteur, par sa prestance et sa dignité. Il était malicieux aussi.
Peu après la mort de Newman, un article nécrologique parut dans une revue, qui était piquant et même méchant. Manning fut interrogé à ce propos; il déclara qu'il plaignait l'auteur de l'avoir écrit, que celui-ci devait avoir un fort mauvais esprit, etc., mais, ajouta-t-il: "Si vous demandez si c'est bien là Newman, je suis bien obligé de vous le dire; c'est une vraie photographie."
On peut du reste ouvrir Collections and Recollections au hasard; à toute page c'est un trait curieux et spirituel qui se montre. J'en cite quelques-uns, "tout venant," comme disent les carriers. Les deux premiers rapportent à Henry Smith, un Irlandais des plus spirituels, qui fut professeur de géométrie à Oxford. Un homme politique éminent, qui est actuellement un des premiers jurisconsultes de son pays, et dont le principal défaut est une suffisance exagérée, se présentait aux élections en 1880, comme candidat libéral. Pour le discréditer, ses adversaires politiques le représentèrent aux élections comme athée; c'était une manoeuvre. Apprenant cette accusation, Henry Smith s'écria, avec une indignation feinte:
"Tout cela est faux. Il n'est nullement un athée. Il croit le plus fermement du monde à l'existence d'un être supérieur "--sans ajouter que l'être supérieur, en qui X----croyait, était X---- lui-même.
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