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Part 41

Collections and Recollections · George William Erskine Russell — chapter 41 of 44 · ~2,452 words · public domain

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"Certainement," faisait observer le duc; "c'est cela; prions."

Le clergyman commença. Sans doute, la saison était fort sèche, car il demanda d'abord au ciel d'envoyer de la pluie. Mais le duc l'interrompit:

"Inutile; rien à faire pour le moment, le vent est à l'Est...."

Le service continua par une lecture de la Bible. "Et Zacchée se leva et dit: Vois, Seigneur, je donne la moitié de mes biens aux pauvres ..."

"C'est trop, c'est beaucoup trop," interrompit le duc; "des privilèges, si vous voulez, mais pas le reste."

On lit les commandements. Le duc les commente. Il en est deux qui le gênent:

"C'est très bien dit; mais il est des cas où c'est diablement difficile d'obéir.... Ah! pour celui-là, non; c'est mon frère Ernest qui l'a violé; cela ne me regarde pas."

A ce troupeau grossier, et mené par des pasteurs grossiers, on chercherait avec peine quelques sentiments élevés, en dehors du courage personnel. C'est quelque chose assurément: mais n'est-il pas infiniment plus déshonorant de ne l'avoir point, qu'il n'est honorable de l'avoir? Il ne semble pas qu'il y ait tant à vanter la possession d'un attribut qu'il serait dégradant de ne pas posséder: c'est une vertu négative. La condition du peuple était pitoyable: entre le status des enfants des fabriques et l'esclavage, il était difficile d'apercevoir une différence. A Bedlam, les aliénés étaient enchaînés à leurs lits de paille, en 1828, et du samedi au lundi ils étaient abandonnés à eux-mêmes, avec les aliments nécessaires à portée, tandis que le geôlier allait s'amuser au dehors. En 1770, il y avait 160 offenses punies de la peine de mort, et le nombre s'en était beaucoup accru au commencement de ce siècle. Le vol simple appelait la peine capitale, et pour avoir volé cinq shillings de marchandises dans un magasin, c'était la corde. En 1789, on brûlait les faux monnayeurs. C'étaient du reste des réjouissances, que les exécutions, et pour inculquer à la jeunesse des sentiments moraux, on conduisait des écoles entières au spectacle. Ceci se passait encore en 1820. Sur le chapitre des dettes, la loi était féroce. Une femme est morte dans la prison d'Exeter après quarante cinq ans d'incarcération, cette dernière motivée par le fait qu'elle ne pouvait acquitter une dette de moins de 500 francs... Aussi les malheureux qui avaient perdu leur avoir, ou qui ne pouvaient faire face à leurs engagements, étaient-ils, pour ainsi dire, jetés dans les bras du crime. Plutôt que d'aller moisir dans les cachots, ils prenaient la fuite, et comme il faut manger, ils demandaient le nécessaire à la société. Ils le demandaient de façons variées: l'une des plus répandues, et qui est relativement honorable, consistait à se faire brigand de grand chemin. Nombre de vaincus de la vie embrassèrent cette carrière où l'on put voir des gentlemen ruinés et jusqu'à un prélat, l'évêque de Raphoe. Ils avaient beaucoup d'audace, pillant les voitures des invités à peu de distance du palais.

Voilà pour le passé.

C'est par le mouvement religieux, issu d'Oxford il y a bientôt soixante-dix ans, que la transformation fut opérée. Par le mouvement religieux, qui fut admirable, et aussi par le mouvement politique où la Révolution et la France jouèrent un rôle prépondérant. Ces deux facteurs ont puissamment contribué à remodeler l'Angleterre.

La passion politique était vive: et pendant un temps, tout l'intérêt se concentra sur ce qui se passait en France. Tous les esprits qui avaient à coeur la liberté civile et la liberté religieuse, tous ceux que l'impéritie et la suffisance de la classe aristocratique dégoûtaient, tous ceux qui voyaient avec mépris ce que l'Eglise avait pu faire de la religion, avaient embrassé la cause de la France révolutionnaire. Fox, à la prise de la Bastille, s'exclamait: "C'est le plus grand événement qui se soit passé au monde, et c'en est le meilleur." Il croyait que tout serait fini avec le démantèlement de la vieille forteresse symbolique et ne prévoyait pas qu'elle pouvait être sitôt reconstituée: l'idée que le peuple serait assez bête pour se forger, bénévolement, des chaînes pour s'entraver lui-même ne lui était point apparue. Par contre, Burke était pessimiste. Il ne voyait là que "la vieille férocité parisienne," et se demandait si, après tout, ce peuple n'est pas impropre à la liberté, et s'il n'a pas besoin d'une main vigoureuse pour le contenir. Il était pessimiste et autoritaire: aussi eut-il beaucoup d'adhérents; et Pitt bientôt se joignit à lui, au moins dans la haine des révolutionnaires. Son humiliation fut une joie profonde pour les whigs qui suivaient Fox: et il est intéressant de voir que, pour beaucoup, la défaite de Pitt comptait plus que celle de Napoléon. Il y avait des whigs jusque dans la famille royale, et ils étaient pleins d'ardeur. Au reste la cause était belle: c'était celle de la liberté contre l'autorité. "Nos adversaires," s'écriait Lord John Russell, "nous cassent le tympan avec le cri: 'Le roi et l'Eglise.' Savez-vous ce qu'ils entendent par là? C'est une Eglise sans évangile et un roi qui se met au-dessus de la loi." Oxford--clérical et littéraire--était tory; Cambridge, scientifique, qui avait eu Newton et attendait Darwin, était whig. Il est bon que la politique inspire de telles passions: car, au total, c'est la lutte entre les principes fondamentaux, et l'enjeu est de nature telle que nul n'a le droit de se désintéresser de la partie. Car l'enjeu ce sont les hommes mêmes, leurs privilèges et leurs droits, et s'ils se désintéressent, ils n'ont que ce qu'ils méritent le jour où la force s'appesantit sur eux brutalement.

A n'entendre parler que de politique, les enfants mêmes se troublaient "Maman," demandait la fille d'un whig éminent; "les tories naissent-ils méchants, ou bien le deviennent-ils?" "Ils naissent méchants," répliqua la mère, "et deviennent pires....' Une vieille fille excentrique, que l'auteur a connue, ne consentait à monter dans une voiture de louage qu'après avoir demandé au cocher s'il n'avait point transporté de malades atteints d'une maladie infectieuse, s'il n'était pas puseyite, et enfin s'il adhérait au programme whig.

"La passion aveugle," dît Topffer: elle aveuglait sur la moralité des procédés. Pitt, en visite chez une femme qui occupait un rang élevé dans le monde whig, au moment d'une élection, dit à son interlocutrice: "Eh bien! vous savez, nous l'emporterons. Dix mille guinées partiront demain par un homme de confiance pour le Yorkshire, et c'est pour notre usage qu'elles partent." "Du diable s'il en est ainsi," réplique la dame. Et la nuit même le porteur était arrêté, et son précieux fardeau allait grossir les poches des électeurs qui votèrent pour le candidat whig et en assurèrent la nomination.

C'est au cours de ces luttes politiques, pleines de feu et glorieuses, qui marquèrent principalement le début de ce siècle, et firent tant de bien à la nation, que les barrières entre les castes commencèrent à s'abaisser. Jusque-là, il n'y avait point de rapports entre l'aristocratie et la classe moyenne, en dehors des cas, encore rares, où la première patronnait l'aristocratie intellectuelle. (Voyez La Vie de Johnson par Boswell, par exemple.)

Les choses allaient à ce point que Wilberforce refusa la pairie pour ne point retirer à ses fils le privilège de fréquenter chez les gentlemen, les familles du commerce, etc. A l'école--et c'est lord Bathurst qui a raconté ceci à l'auteur--les fils de nobles étaient assis sur un banc à part, loin du contact avec les roturiers. Il fallait garder la tradition. C'est ce que faisait le marquis d'Abercorn, qui mourut en 1818. Il n'allait jamais à la chasse sans arborer sa décoration--son Blue Ribbon--et exigeait que pour faire son lit les femmes de chambre eussent les mains gantées, et de gants de peau, pas de fil.... Avant d'épouser sa cousine Hamilton, il la fit anoblir par le régent, pour ne pas se marier au-dessous de sa condition. Et quand il apprit qu'elle le voulait planter là pour suivre un amant, il la pria de prendre le carrosse de famille afin qu'il ne fût pas dit que Lady Abercorn avait quitté le domicile conjugal dans une voiture de louage. A ses yeux cette "voiture de louage" jetait évidemment un grand discrédit sur les operations. On a de la race ou l'on n'en a pas.

Nous avons dit plus haut que M.G.W.E. Russell avait connu beaucoup d'hommes marquants de ce siècle, et avait eu avec eux des relations personnelles. Il en fut de toutes sortes; leurs opinions religieuses et politiques étaient souvent très opposées, mais tous étaient au nombre des, notabilités du jour. Sur chacun d'eux, notre auteur donne son impression personnelle, et rappelle des souvenirs personnels ou des anecdotes intéressantes. Nous ne pouvons les passer tous en revue: mais on en peut citer quelques-uns.

Sir Moses Montefiore ne fut pas le plus célèbre: mais il avait une spécialité. Né en 1784, il mourut en 1885, ayant été toute sa vie un objet d'horreur pour les teetotallers; car de quel oeil en vérité pouvaient-ils considérer un homme qui buvait chaque jour une bouteille de porto, et à qui la Providence permettait de se bien porter? C'était indécent...

Une physionomie plus curieuse était celle de Lord Russell, plein d'anecdotes, spirituel, souvent froid en apparence, à l'occasion éloquent. A une dame qui demandait la permission de lui dédier un livre, il répliquait qu'à son grand regret il se voyait obligé de refuser: "parce que, comme chancelier de l'Université d'Oxford, il avait été très exposé aux auteurs."

Pour un chef politique, il avait un grave défaut. Sa mémoire des visages était très faible. Il se rencontra une fois en Ecosse chez un ami commun avec le jeune Lord D...., depuis comte de S.... Le jeune homme lui plut par sa personne et par ses opinions whig. Quand vint l'heure de la séparation, Lord John dit à Lord D.... tout le plaisir qu'il avait eu à faire sa connaissance, et ajouta: "Maintenant il faut que vous veniez me donner votre appui à la Chambre des communes." "Mais je ne fais pas autre chose depuis dix ans," répondit le jeune politicien. Son chef ne l'avait pas reconnu. Avec cela des distractions qui auraient pu le faire croire dénué d'éducation alors qu'il n'était que dénué d'artifice.

Etant assis un soir à un concert à Buckingham Palace, aux côtés de la duchesse de Sutherland, il se leva tout à coup, et s'en fut au fond de la pièce, où il s'assit auprès de la duchesse d'Inverness. La chose fut remarquée, et l'on soupçonna quelque querelle, aussi fut-il interrogé par un ami sur la cause de son attitude, et il répondit et toute sincérité: "Je ne pouvais rester plus longtemps auprès d'un feu aussi vif: je me serais évanoui." "Ah! très bien: la raison est bonne en effet, mais au moins avez-vous dit à la duchesse de Sutherland la raison de votre changement de place?" "Tiens, non, je ne crois pas le lui avoir dit: mais j'ai dit à la duchesse d'Inverness pourquoi je venais m'asseoir près d'elle."

Il n'était pas diplomate--comme on le peut voir--mais il avait de l'esprit, et sa conversation était pleine d'anecdotes curieuses. Il avait conversé avec Napoléon à l'île d'Elbe. Celui-ci l'avait pris par l'oreille, et lui avait demandé ce qu'en Angleterre on pensait des chances qu'il pouvait avoir de remonter sur le trône de France. "Sire," répondit Russell, "les Anglais considèrent vos chances comme nulles." "Alors vous pouvez leur dire de ma part qu'ils se trompent."

* * * * *

Autre physionomie intéressante, celle de Lord Shaftesbury, un beau type d'aristocrate, au physique comme au moral, très sensible et compatissant, un philanthrope bon et loyal, anti-esclavagiste militant. "Pauvres enfants," disait-il en écoutant le récit d'un inspecteur d'école d'enfants assistés. "Que pouvons-nous faire pour eux?" "Notre Dieu subviendra à tous leurs besoins," dit l'inspecteur, en servant le cliché habituel. "Oui, sans doute, mais il faut qu'ils aient à manger tout de suite," dit Shaftesbury, et sur l'heure il rentre chez lui, et expédie 400 rations de soupe. Le quiproquo d'un journaliste américain l'amusa fort. Devenu Lord Shaftesbury après avoir longtemps porté le nom de Lord Ashley, il signa une lettre sur l'émancipation des esclaves des Etats-Unis du Sud. "Où était-il donc, ce lord Shaftesbury," demandait le journaliste, "pendant que ce noble coeur, Lord Ashley, seul et sans appui, se faisait le champion des esclaves anglais dans les manufactures du Lancashire et du Yorkshire?" C'était un type admirable de grand seigneur, et de grand coeur, et l'on comprend ce que lui disait Beaconsfield, avec un peu d'emphase, une fois qu'il prenait congé, après lui avoir rendu visite dans son château: "Adieu, mon cher lord. Vous m'avez donné le privilège de contempler l'un des plus impressionnants des spectacles; de voir un grand noble anglais vivant à l'état patriarcal dans son domaine héréditaire."

Puis c'est Lord Houghton, qui avait de l'esprit et de la psychologie. Il venait de gagner une livre a un jeune homme de ressources très modestes, au cours d'une partie de whist, et comme il empochait la pièce: "Ah! mon cher enfant," dit-il, "le grand Lord Hertford, que les sots appellent le méchant Lord Hertford, avait accoutumé de dire: Il n'y a pas de plaisir à gagner de l'argent à un homme qui ne sent point sa perte. Comme c'est vrai!"

Et apercevant un jeune ami, au club, qui faisait un souper de pâté de foie gras et de Champagne, il lui fit un regard d'encouragement: "Voilà qui est bien, mon ami: toutes les choses agréables de la vie sont malsaines, ou coûteuses, ou illicites." C'est un peu la philosophie du Pudd'n-head Wilson de Mark Twain, qui déclare que, pour bien faire dans la vie, il faut se priver de tout ce que l'on aime, et faire tout ce que l'on n'aime point.

Notre auteur n'a point connu Wellington, mais des anecdotes lui ont été fournies à son égard, de première main.

C'était lors du couronnement de la reine Victoria. Celle-ci voulait aller au palais de Saint-James, n'ayant dans son carrosse que la duchesse de Kent et une dame d'honneur; mais Lord Albemarle, master of the Horse, exposa qu'il avait le droit de faire le trajet avec la reine, dans la même voiture, comme il l'avait fait avec Guillaume IV. De là, discussion. L'affaire fut soumise au duc de Wellington, considéré comme une sorte d'arbitre en choses de la cour. Sa réponse fut précise et peu satisfaisante. "La reine seule a droit de décider," dit-il: "elle peut vous faire aller dans la voiture ou hors de la voiture, ou courir derrière comme un s... chien de raccommodeur."

A un autre moment le gouvernement méditait une expédition en Birmanie pour la prise de Rangoon, et l'on se demandait à quel général la tâche serait confiée. Le cabinet consulta Wellington. Celui-ci répliqua aussitôt: 'Envoyez Lord Combermere.'

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