TRAITS DE MOEURS ANGLAISES.
JEAN LA FRETTE.
De ce côté de la Manche nous avons une spécialité de souvenirs militaires, et le public paraît prendre goût à ce genre de lectures. De l'autre côté, les souvenirs sont plutôt d'ordre politique ou littéraire. Ils n'en sont pas moins intéressants. Après tout, les récits de massacres et de saccages se ressemblent beaucoup, qu'ils soient d'Hérodote ou de Canrobert: et même il ne semble pas que le genre soit en progrès, si l'on compare les termes extrêmes de la série. Car Hérodote vit autre chose que les tueries, et il l'en faut féliciter.
Il y a une autre différence entre les deux groupes de mémoires en question. Les nôtres ont trait pour la plupart à une époque que beaucoup de gens considèrent comme un apogée, de sorte que, pour le lecteur, ils apportent plutôt un sentiment de découragement. "Voilà ce qu'ils firent," se dit-il: "et nous?..." Car ce qu'on est convenu d'appeler "les gloires" napoléoniennes du début du siècle ne suffit pas, hélas, à effacer la tache--non moins napoléonienne--de 1870. Ce sentiment, le lecteur anglais ne l'éprouve pas à lire les mémoires qui lui sont offerts, et qui, s'ils ne racontent pas, d'habitude, des exploits guerriers, relatent les phases principales d'une lente évolution, d'un progrès très réel dans les moeurs, dans la culture et dans l'amélioration sociale générale.
Quel était l'auteur du plus récent volume de souvenirs, Collections and Recollections, publié par MM. Smith, Elder et C'ie, à Londres, on l'ignora quelques semaines. Maintenant il n'y a plus de doute: l'auteur s'est fait connaître; c'est M.G.W.E. Russell. Sa personnalité importait assez peu d'ailleurs: car ce n'est lui-même qu'il raconte: ce sont ses contemporains et les faits dont il a été témoin. Mais M. Russell est un homme de culture, qui a beaucoup approché de notabilités politiques et littéraires, et a su les écouter parler, saisissant plus volontiers le côté humoristique ou anecdotique de leurs propos. Son livre est amusant et instructif à la fois: et il met bien en lumière, dans les premiers chapitres en particulier, l'évolution dont il était parlé plus haut, la transformation graduelle que les moeurs anglaises ont subie depuis le commencement du siècle.
Ce n'est point que l'auteur soit centenaire, d'ailleurs. Il nous le dit expressément: ses souvenirs personnels remontent à 1856 seulement: mais il a beaucoup vu de vieilles gens, il a pris note de leurs récits, et c'est par ces récits qu'il est facile de mesurer le chemin parcouru.
Ils confirment ce qu'on savait déjà de la grossièreté des moeurs à une époque encore récente. Du reste l'exemple venait de haut, et la famille royale ne pouvait en imposer ni par la tenue, ni par la moralité.
Le prince de Galles, raconte Lord Seymour, dans des mémoires inédits, le prince de Galles assure--et doit s'y connaître--"qu'il n'y a pas une honnête femme à Londres, excepté Lady Parker et Lady Westmorland: et encore sont-elles si bêtes qu'on n'en peut rien tirer: tout au plus sont-elles capables de se moucher elles-mêmes." A la réception de Mme Vaneck, la semaine dernière [ceci se passe en 1788], le prince de Galles; à l'honneur de la politesse et de l'élégance de ses manières, mesura la largeur de Mme V---- par derrière avec son mouchoir, et alla montrer les dimensions à presque tous ceux qui étaient là. Un autre trait de la conduite respectueuse du prince: à cette même assemblée il a fait signe à la pauvre vieille duchesse de Bedford à travers une grande salle, et après qu'elle eut pris la peine de traverser cette dernière, il lui dit brusquement n'avoir rien à lui communiquer. Le prince a rendu visite la semaine dernière à Mme Vaneck, avec deux de ses écuyers. En entrant dans la salle il s'est exclame: "Il faut que je le fasse: il le faut ..." Mme V---- lui a demandé ce qu'il était obligé de faire, et là-dessus il a jeté un clignement d'oeil à St. Léger et à l'autre complice qui ont couché Mme V---- à terre, et le prince l'a positivement fouettée...
C'était le résultat d'un pari. Mais Mlle Vaneck avait quelque habitude des "jeux de rois": le prince fit pénitence le lendemain, et elle ne lui en voulut point. Autre aimable fantaisie du prince: il reçoit le duc d'Orléans, accompagné de son frère naturel, l'abbé de la Fai(?). L'abbé prétend avoir un secret pour charmer les poissons: d'où le pari, à la suite duquel l'abbé s'approche de l'eau pour chatouiller un poisson avec une baguette. Se méfiant toutefois du prince, qu'il connaissait sans doute de réputation, il dit qu'il espère bien que celui-ci ne lui jouera pas le tour de le jeter à l'eau. Le prince de protester et de donner "sa parole d'honneur." L'abbé commence à se pencher sur un petit pont et le prince aussitôt le saisit et le fait culbuter à l'eau, d'où l'abbé se tire non sans peine, et non sans colère, car il court sur le prince avec un fouet pour le corriger, déclarant à qui veut l'entendre ce qu'il pense d'un prince incapable de tenir parole. Les practical jokers de ce genre n'étaient pas rares: le duc de Cumberland fit partager le même sort à une jeune fille qui servait de dame de compagnie. Les "grands" s'amusent....
Ils ont d'autres manières de s'amuser: le jeu, la boisson, et le reste, qui sont de tous les temps et de tous les pays: l'histoire de France en peut témoigner autant que celle de n'importe quelle nation. Il faut croire que ces plaisirs sont les plus appropriés à la caste oisive et riche, à qui il a suffi de naître pour être--ou paraître--quelque chose. Au reste, il n'y aurait guère à s'en plaindre: ils font office d'agents de sélection; ils éliminent--dans la stérilité ou imbécillité--des êtres imbéciles et malfaisants, et ils remettent en circulation des richesses qui n'ont souvent été accumulées qu'à coups de rapines, ou par une persévérante marche dans les voies déshonnêtes.
Mais ces soi-disant plaisirs mènent de façon très directe au crime: c'est là une notion banale, et les exemples ne manquent point.
Le duc de Bedford--cinquième du nom--ayant perdu de grosses sommes un soir, à Newmarket, incrimina les dés, les accusant d'être pipés. Il se leva de table en colère, saisit les instruments de son malheur, et les emporta pour les examiner à loisir. Rentré chez lui, il se coucha, pour se calmer, remettant ses investigations au lendemain. Celles-ci se firent avec le concours de ses compagnons, et il dut reconnaître que les dés étaient fort orthodoxes. Cela le surprit, mais il n'avait qu'à s'exécuter et c'est ce qu'il fit: il adressa des excuses, et paya. Quelques années après, un des joueurs qui se mourait le fit appeler. "Je vous ai prié de venir," dit-il, "parce que je voulais vous dire que vous étiez dans le vrai. Les dés étaient effectivement pipés. Mais nous attendîmes que vous fussiez couché: nous nous sommes glissés dans votre chambre, et aux dés pipés que vous aviez emportés nous avons substitué qui ne l'étaient point, et nous les avons placés dans votre poche." "Mais si je m'étais éveillé, et si je vous avais pris sur le fait?..." "Eh bien! nous étions décidés à tout ... et nous avions des pistolets."
La seule action méritoire de sa vie, disait M. Goldwin Smith du duc d'York, c'est de l'avoir une fois risquée en duel.... C'était maigre, pour un prince du sang, et pour un simple particulier aussi bien. Car il ne la perdit point.
La délicatesse est très médiocre.
William et John Scott, plus tard Lord Stowell et Lord Eldon, ayant obtenu quelque succès comme avocats; dans leurs jeunes aimées, avaient résolu de célébrer l'événement par un dîner à la taverne, après quoi l'on irait au théâtre. En payant l'addition, William laissa tomber une guinée que les deux frères ne purent retrouver. "Mauvaise affaire," fit William: "voilà qu'il nous faut renoncer au théâtre." "Que non pas," dit John: "je sais une tour qui vaut mieux." Il appela la servante. "Betty, nous avons perdu deux guinées: voyez donc si vous pouvez les retrouver." Betty se met à quatre pattes et cherche si bien qu'elle retrouve la pièce. "Bonne fille," fait William: "quand vous trouverez l'autre, vous pourrez la garder pour votre peine." Et les deux frères s'en furent au théâtre, et plus tard aux plus hautes dignités de la magistrature. La pauvre Betty a-t-elle jamais compris le tour? Il se peut: ce n'est point par la délicatesse et les scrupules que se distinguait la clientèle à laquelle elle avait d'habitude affaire.
De façon générale, pourtant, ce monde avait un certain courage personnel.
Le cinquième comte de Berkeley avait dit un jour, devant témoins, qu'il n'y a point de honte à être réduit par des adversaires, quand ceux-ci l'emportent par le nombre, mais que, pour lui, il ne se rendrait jamais à un voleur de grand chemin qui l'attaquerait seul.
En ce temps le brigandage était répandu. Une nuit qu'il se rendait de Berkeley à Londres, sa voiture fut arrêtée par un seigneur de grande route qui, passant sa tête à la portière, lui dit: "N'êtes-vous pas Lord Berkeley?"
"Certainement," répliqua celui-ci.
"C'est bien vous qui avez déclaré que vous ne vous rendriez jamais à un voleur de grand chemin qui vous attaquerait seul?"
"Parfaitement."
"Eh bien!"--et ce disant il braquait un pistolet sur Lord Berkeley--"je suis un de ces voleurs, et je suis seul; je vous demande la bourse ou la vie."
"Chien couard," crie Lord Berkeley, "crois-tu donc me tromper? Est-ce que je ne vois pas tes complices cachés derrière toi?"
Le voleur se retourne, surpris, pour voir ces complices qu'il ignorait, car il était réellement seul, et dans ce moment Lord Berkeley lui brûle la cervelle.
Courage, et surtout présence d'esprit. Cette anecdote a été racontée à notre auteur par la propre fille de Lord Berkeley.
La religion n'inspirait qu'un médiocre respect. La faute en était en partie à ses représentants, en partie à l'esprit général. Un pur formalisme, une étiquette mondaine, telle elle était: rien de plus. Le système était commode; il est resté tel, d'ailleurs, et non pas seulement en Angleterre.
Le mépris des choses religieuses était naturel, et l'exemple partait de haut. Un des frères du roi, le duc de Cambridge, s'était fait une spécialité dans l'irrévérence, en se créant pour lui seul une liturgie, et en répondant personnellement à l'officiant.
"Prions," disait ce dernier à la congrégation.
Collections and Recollections · The Wunder Library — complete classics, free to read, with narration.